04.12.2007

Centre, Pseudo-Centre, Extrême-Centre et Ultra-Centre (I/II)

J’aime beaucoup ces foires aux livres au cours desquelles des ouvrages qui n’avaient plus été ouverts depuis des années (voire jamais ouverts, un livre étant souvent un cadeau mal choisi qui n’a pas rencontré de lecteur) changent de propriétaire et retrouvent une place sur une table de chevet ou au premier rang d’une bibliothèque.
Ayant ainsi acquis – pour un petit prix - les deux premiers tomes des Mémoires de VGE intitulés Le Pouvoir et la Vie, je me suis très vite senti frustré de ne pas disposer de la trilogie complète. Je me suis donc acheté l’édition de poche du troisième tome, sous-titré « Choisir ».
64ada83cc0f4d033b3180fb47bb8b8c0.jpgExposé franc et souvent didactique, malgré d’inévitables longueurs dues à des anecdotes pas toujours intéressantes ou à quelques manifestations stériles d’autosatisfaction, ces Mémoires d’un président de la Vème République offrent l’intérêt de présenter la vision – déjà distanciée par le temps – d’un grand acteur de la vie politique sur ses propres réalisations ainsi que sur les moments forts de l’un des chapitres de notre République.
Un telle lecture est bien entendue passionnante pour l’historien, qui, tout en confrontant constamment la parole de l’auteur à des éléments plus objectifs ou contradictoires, enrichit sa connaissance des évènements grâce à l’éclairage nouveau délivré par un tel témoignage.
C’est aussi une lecture intéressante pour le citoyen engagé en politique, qui y trouve des pistes de réflexion assez profitables.

Président « centriste », initiateur et ancien président de l’UDF (dont il a cependant définitivement choisi les options centre-droitière menant à l’impasse de l’inféodation à l’UMP), VGE livre par exemple, en se remémorant son discours inaugural de la Foire de Lyon de 1980 et ses impressions de pré-campagne de février 1981, une analyse intéressante des difficultés du gouvernement au centre :

« Nous sommes à ma connaissance, ai-je dit à mon auditoire Lyonnais, le seul pays démocratique au monde dont les dirigeants des quatre formations qui expriment notre vie nationale [1] ne se rencontrent jamais ni dans la majorité, ni dans l’opposition, ni maintenant entre la majorité et l’opposition. Cette raideur excessive est nuisible à l’intérêt de la France.
« Mais, ajoutai-je, la voie du « juste milieu » n’est pas la plus aisée car on est exposé à y subir deux fois plus de critiques, car on tire sur vous depuis les deux bords. »

C’est l’expérience que je vis tous les jours, mais je reste persuadé que la voie du « juste milieu » est la meilleure.
Elle permet de rapprocher les propositions que peuvent représenter les différents groupes qui composent la société, et encourage à en faire la synthèse. Elle favorise l’harmonie sociale, et développe la tolérance. Elle évite les coups de bascule trop brusques que les gestions extrêmes imposent à la société, et qui lui coûtent cher : l’équivalent de plusieurs années de progrès.
Pour être complet, la voie du juste milieu n’est sans doute pas compatible avec la réalisation des grandes mutations sociales : l’abolition du servage et de l’esclavage, ou le passage d’une société féodale à une société démocratique. Mais cela est maintenant derrière nous. Nous en sommes venus au stade d’ajustements plus fins.


La politique du centre souffre de deux handicaps :
Celui que j’ai évoqué à Lyon, qui consiste dans le fait d’être attaqué des deux côtés à la fois, ce qui assure une prime exceptionnelle à la mauvaise foi : ce qu’on entreprend est dénoncé comme étant à la fois trop, et trop peu !
Cette situation a été celle de Jean le Bon à la bataille de Poitiers, protégé par son jeune fils qui lui avait crié : « Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche ! » Il a fini par être fait prisonnier ...


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Que le bien se situe entre les deux extrêmes est une vue qui a été largement acceptée par ceux qui ont recherché une approche rationnelle de la politique.
Comme principe politique, elle a été le fondement du libéralisme de la pensée, depuis Montesquieu
[2] jusqu’à Alexis de Tocqueville. Sur le plan doctrinal, cette vue a rarement été contestée.
Mais sa faiblesse, et ceci constitue son second handicap, est d’avoir été rarement capable de susciter un élan émotionnel alors que les positions extrêmes réussissent souvent à s’identifier à des pulsions affectives fortes
. » [3]


Il est en effet difficile, dans le paysage politique de la Vème République, de tenir le Centre, tant la bipolarisation, dont le schématisme excessif et abusif est l’œuvre des grands médias et de l’énarchie, a érigé en principe absolu la confrontation ou l’alternance entre deux mouvements antagonistes.
Aujourd’hui, cette vision simpliste s’écroule sous les coups de semonce d’un changement beaucoup plus complexe qu’un fruste ensemble de « ruptures ».

Ce fut d’abord la courageuse campagne de F. Bayrou qui lui porta un coup décisif, en démontrant l’absurdité du « mur de verre » clivagiste en un moment où les défis cruciaux posés à la France nécessitaient au contraire une concertation et une action fédérant toutes les forces vives de la Nation.
Affolés par l’engouement suscité par cette vision neuve de la responsabilité politique, les challengers clivagistes de F. Bayrou commencèrent tout d’abord à la railler, avant de faire mine de la rallier. Ce qui se traduisit, dans l’exercice du pouvoir, par l’invention cosmétique de l’ « ouverture » sarkozyste, qui, loin de constituer la grande concertation transpartisane voulue par F. Bayrou, consiste en une série de bruyants ralliements de personnalités aux abois acceptant en échange de quelques prébendes leur soumission absolue aux choix impulsés de l’Elysée par son résident (et ses éminences Grises).

Dans ce triomphe d’un nouvel avatar de la Droite, dans ce grand chamboulement qui a coûté cher à un PS déchiré ou à un UDF déserté, qu’en est-il du Centre ?

[A suivre ...]

[1] NDB : Il s’agit alors de l’UDF, le parti de la majorité présidentielle de centre-droit, du RPR, machine de guerre postgaulliste de l’ambitieux Jacques Chirac, du PS conduit par Mitterrand depuis le congrès d’Epinay (1971) et, enfin, du PCF de Georges Marchais, lié au PS par un « programme commun » de la Gauche.
[2] NDB : Pour des analyses replaçant les valeurs démocrates modernes et le centrisme politique dans la perspective de la pensée de Montesquieu, lire le blogue de l’Hérétique.
[3] Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la Vie ***, Choisir, Compagnie 12-Le livre de poche, 2007, pp. 420-422.

25.08.2007

Histoires de rendez-vous manqués ...

Au cours des vingt dernières années, la France a manqué deux grands rendez-vous avec l’Histoire en préférant par deux fois se réfugier dans ses vieilles berceuses lénifiantes et démagogiques au lieu d’affronter ses crises au moyen d’une volonté politique et d’un réalisme économique à la fois courageux et rigoureux.

La dernière en date de ces non-rencontres, c’est le refus de la « social-économie » et de la rigueur budgétaire alors défendues par François Bayrou, au profit des dispendieuses et démagogiques promesses d’une Ségolène Royal sans vision ni crédibilité ou d’un Nicolas Sarkozy inquiétant et inconséquent.

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Près de vingt ans auparavant, c’était la « stratégie de vérité » adoptée par Raymond Barre (1924-2007) que les Français avaient refusée en lui préférant, par cécité politique ou par non-choix délibéré, le vain « ninisme » [1], cet immobilisme démagogique, stérile et finalement dangereux, qu’incarneront successivement le second mandat d’un Mitterrand à bout de souffle puis les deux mandats tout aussi inutiles de Jacques Chirac.

Le sortant reconduit de 1988 l’avouera quelques années plus tard, en parlant de son challenger centriste :
« La France l’a raté. [C’est] un homme d’Etat qui a une vision pour la France et pour l’Europe. On n’en a pas d’autres comme ça en magasin. [...] Quel gâchis ! » [2]


Valéry Giscard d'Estaing, dont Barre fut le premier ministre de 1976 à 1981, a salué en lui « un des meilleurs serviteurs de la France [dont l’] action s'inscrivait dans la grande ligne de ceux qui depuis Colbert ont construit la prospérité de notre pays ».
Bien que Giscard en profite au passage pour se comparer indirectement à Louis XIV, il faut en effet souligner la pertinence de l’action de l’économiste et, surtout, de la vision de l’homme politique qui avait eu l’intuition géniale du « microcosme », cet univers replié sur lui-même et créé autour des classes dirigeantes politique, économique et médiatique, cet univers volontairement sourd et aveugle que Jean-François Kahn appelle aujourd’hui la « Bulle ».

Malgré les dernières errances politico-médiatiques et les propos discutables tenus au crépuscule de sa vie, Raymond Barre, qui fut le mentor de notre estimée camarade Anne-Marie Comparini, et qui avait déclaré dans L'expérience du pouvoir qu’il « n'aurai[t] eu aucune objection de principe à gouverner avec des socialistes raisonnables, à l'instar de ce que l'on a vu dans d'autres pays européens », peut être considéré comme une figure tutélaire pour la grande famille démocrate centriste et pro-européenne incarnée aujourd’hui par l’UDF-MoDem de François Bayrou.

Ce dernier a également rendu hommage à l’ancien premier ministre décédé aujourd’hui :
« Raymond Barre a été soutenu, admiré, aimé, par beaucoup de Français, parce qu'il était un homme d'État, c'est-à-dire quelqu'un qui mettait l'intérêt général de son pays au-dessus des intérêts particuliers des clans, des partis, ou des hommes. Y compris au-dessus de ses intérêts personnels. [...]
Il y avait en lui un goût de la liberté qu'il défendait avec drôlerie, avec jubilation, parfois avec provocation, refusant les compromissions habituelles à un monde politique auquel il apportait courage et altitude.
Que dans la dernière émission que la maladie lui ait permis de faire, il ait eu cette expression, inacceptable
[à propos du « lobby juif »], cela a peiné beaucoup de ses amis, beaucoup de ceux qui l'ont suivi. Cela prouve que les hommes, même quand ils sont grands, ont leurs faiblesses, leurs taches noires qu'il faut regarder en face. »


[1] Franz-Olivier Giesbert, La Tragédie du président, Flammarion, 2006, p. 33.
[2] Propos tenus par F. Mitterand en septembre ou octobre 1994 à F-O Giesbert et publiés par ce dernier dans l’ouvrage cité ci-dessus, pp. 124-125.

19.07.2007

Héritage démocrate (III) : le suffrage universel porte en lui la paix sociale

24 février 1878 : Alors que les républicains sont sur le point de triompher définitivement des monarchistes qui pensaient pouvoir se servir de la jeune Troisième République comme d’un tremplin vers une nouvelle Restauration, un monument est élevé à la mémoire de Ledru-Rollin, l’ancien proscrit démocrate.

Lors de cette inauguration, qui sert également de prétexte à la commémoration des trente ans de la révolution de février 1848, Victor Hugo rend hommage à celui qui a joué un rôle décisif dans l’adoption du suffrage universel, tout en démontrant que cette dernière application de la souveraineté nationale est finalement moins révolutionnaire (le souvenir de la Commune discrédite encore la République démocratique et sociale auprès de nombreux français) que profondément pacifique.

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« Certes, Ledru-Rollin avait un magnanime sentiment du droit et en même temps une féconde pensée politique quand il prenait fait et cause pour Rome ; sa pensée n’était pas moins profonde quand il décrétait le suffrage universel. Là encore il travaillait, je viens de le dire, à l’apaisement de l’avenir.

Qu’est-ce en effet que le suffrage universel ?
C’est l’évidence faite sur la volonté nationale, c’est la loi seule souveraine, c’est l’impulsion à la marche en avant, c’est le frein à la marche en arrière, c’est la solution cordiale et simple des contradictions et des problèmes, c’est la fin à l’amiable des révolutions et des haines.
(Bravos)

1792 a créé le règne du peuple, c’est-à-dire la république ; 1848 a créé l’instrument du règne, c’est-à-dire le suffrage universel. De cette façon l’œuvre est indestructible, une révolution couronne l’autre, et le Droit de l’homme a pour point d’appui le Vote du peuple.

La loi d’équilibre est trouvée.
Désormais nulle négation possible, nulle lutte possible, nulle émeute possible, pas plus du côté du pouvoir que du côté du peuple. Conciliation, telle est la fin de tout. C’est là un progrès suprême.
Ledru-Rollin en a sa part, et ce sera son impérissable honneur d’avoir attaché son nom à ce suffrage universel qui contient en germe la pacification universelle.
(Vive adhésion.) »


Victor Hugo

07.07.2007

Héritage démocrate (II) – La valeur d’un citoyen ne se mesure pas à sa fortune

Janvier 1790 - Quelques mois après la destruction de l’Ancien régime et de la monarchie absolue, les députés de la nouvelle Assemblée nationale sont en train de forger la première Constitution française.
Or, contrairement au principe d’égalité affirmé dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, les classes sociales défavorisées seront privées de droits politiques, la bourgeoisie se méfiant des strates inférieures du Peuple. Une distinction sera donc faite entre « citoyens actifs » et « citoyens passifs ».
Parmi les trop rares députés démocrates, Robespierre monte à la tribune pour dénoncer cette injustice.

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« Tous les hommes nés et domiciliés en France sont membres de la société politique, qu’on appelle la Nation française, c’est-à-dire citoyens français. Ils le sont par la nature des choses et par les premiers principes du droit des gens. Les droits attachés à ce titre ne dépendent ni de la fortune que chacun d’eux possède, ni de la quotité de l’impôt à laquelle il est soumis, parce que ce n’est point l’impôt qui nous fait citoyens ; la qualité de citoyen oblige seulement à contribuer à la dépense commune de l’Etat, suivant ses facultés.

Or vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais vous ne pouvez pas les anéantir. Les partisans du système que j’attaque ont eux-mêmes sentis cette vérité, puisque, n’osant contester la qualité de citoyens à ceux qu’ils condamnaient à l’exhérédation politique, ils se sont bornés à éluder le principe de l’égalité qu’elle suppose nécessairement, par la distinction de citoyens actifs et de citoyens passifs.
Comptant sur la facilité avec laquelle on gouverne les hommes par des mots, ils ont essayé de nous donner le change en publiant, par cette expression nouvelle, la violation la plus manifeste des droits de l’homme
.
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[...]

Mais dites-vous : le peuple ! des gens qui n’ont rien à perdre, pourront donc comme nous exercer tous les droits des citoyens ? Des gens qui n’ont rien à perdre ! que ce langage de l’orgueil en délire est injuste et faux aux yeux de la vérité ! Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, qui subsistent au sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de subsister. Car s’ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont quelque chose, ce me semble, à perdre ou à conserver.
Oui, les grossiers habits qui me couvrent, l’humble réduit où j’achète le droit de me retirer et de vivre en paix, le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes enfants, tout cela, je l’avoue, ne sont point des terres, des châteaux, des équipages, tout cela s’appelle
rien peut-être, pour le luxe et pour l’opulence ; mais c’est quelque chose pour l’humanité ; c’est une propriété aussi sacrée, sans doute, que les brillants domaines de la richesse. »


Maximilien Robespierre, Discours à la Constituante, 25 janvier 1790

04.07.2007

Héritage démocrate (I) - Pour une démocratie à l'échelle européenne

Juillet 1850 - Exilé à Londres pour fuir la Réaction qui frappe les progressistes du continent, Ledru-Rollin prône l'union des démocrates européens dans l'espoir de voir renaître le Printemps des peuples avorté de 1848.

" Quelles réformes économiques peuvent être durables, s'il n'est fait un changement radical dans les rapports économiques de l'Europe ? C'est alors seulement que l'Europe sera constituée démocratiquement, qu'il sera possible de résoudre d'une manière définitive les grands problèmes de la production, de la répartition et des échanges, d'où dépend le bonheur des nations.eeb6ecf7fecae1cd656229e200a3c1b2.jpg
Il faut que tout s'assimile dans l'ordre politique, comme tout se tient et s'assimile dans le monde physique. Plus de diversités possibles entre les gouvernements de l'Europe. Les mondes qui appartiennent aux mêmes groupes doivent se mouvoir et graviter d'après la même loi. Ce qui parassait une chimère, il y a un siècle, dans les livres de l'abbé de Saint-Pierre, semble à peine audacieux aujourd'hui, et peut cesser, demain, d'être une fiction.

Ainsi, nous l'avouons hautement, publiquement, sans crainte comme sans réticence : universaliser l'idée démocratique, concentrer en un effort collectif des efforts jusque là impuissants dans leur solitude, opposer à la sainte-alliance des rois la sainte-alliance des Peuples pour émanciper le monde, résumer en un seul programme les idées sociales acceptées dès aujourd'hui, pour ne pas perdre le fruit de nos conquêtes, telle est notre oeuvre, tel est le but constant de notre activité.

Et pour l'atteindre, pas de conciliabules ténébreux, pas de manoeuvres souterraines, non ; la clarté du soleil, au contraire, pour faire mieux connaître la puissance de nos forces, l'immensité de nos masses profondes et le petit nombre de nos oppresseurs
. "


Ledru-Rollin, La Voix du Proscrit, Londres, 22 juillet 1850