07.11.2009

Dr Christian et Mr Pierret, ou la schyzophrénie idéologique des caciques "socialistes"

Dans La gauche en France (Perrin, 2006), l'Historien Michel Winock constate la schyzophrénie idéologique du Parti socialiste, fermement anticapitaliste dans le discours (qu'il soit ou non dans l'opposition) mais particulièrement enclin à adopter une gestion libérale quand il tient les rênes du pouvoir. Cette posture contradictoire est surtout due à une volonté d'hégémonie sur la Gauche, volonté menacée par les surenchères de l'extrême-gauche (communiste hier, anticapitaliste aujourd'hui) auxquelles les socialistes se sentent obligés de faire écho. Michel Winock souligne l' "incapacité du socialisme français à faire sa révolution révisionniste bernsteinienne", malgré les orientations déclarées à contre-coeur lors du Congrès de 1991.

Selon Michel Winock, le PS "n'a pas su complètement éradiquer son malaise ancien, ce "surmoi révolutionnaire" qui lui fait honte".

"Que manque-t-il au PS pour devenir un parti réaliste, ferme sur ses principes et conscient des limites et des contraintes de l'action gouvernementale ? Sans doute la réaffirmation, avec éclat, de son caractère réformiste défini depuis un quart de siècle. Prendre le chemin inverse de celui que suivait François Mitterrand dans la filiation guesdiste : s'affirmer un parti de "rupture" et gouverner au fil des nécessités de l'heure. [...] Mais pour retrouver cette cohérence entre le dire et le faire, comme le souhaitait déjà à la fin du XIXe siècle Eduard Bernstein en Allemagne, il faudra sans doute à la tête du Parti socialiste une forte personnalité, respectée et écoutée, portant les espoirs du parti au lieu de la médiocre concurrence actuelle des présidentiables ... [...] On a vu un Laurent Fabius retourner sa veste en vue du référendum du 29 mai, se déclarer pour le non, contrairement à ses positions antérieures, et venir même forger sa nouvelle légitimité de gauche dans l'effervescence d'une fête de L'Humanité, où il fut, du reste, abondamment sifflé par des participants agressifs. Un Dominique Strauss-Kahn, qui assume sans hésiter la ligne social-démocrate, et un François Hollande ne s'interdisent pas de poser pour une photo en compagnie des représentants de l'ultra-gauche (y compris les trotskistes Arlette Laguiller et Alain Krivine), tant l'obsession d'être " ancré à gauche " hante les rangs du PS, tant les ambitions des individus doivent s'y plier".

Trois ans après la publication de ces lignes, cette schyzophrénie semble s'être accrue : Martine Aubry, désormais à la tête du PS en tandem avec Benoît Hamon, tient un discours antilibéral totalement hypocrite et irresponsable. Tournant le dos aux modérés, elle ne cesse de faire des clins d'oeil à l'extrême-gauche, au NPA, qu'elle souhaiterait accueillir dans une "maison commune de la Gauche". Cette attitude est-elle digne d'un parti réformiste ? Serait-elle compatible avec l'exercice du pouvoir ?

Pour répondre à cette dernière question, il faut se tourner vers les collectivités territoriales et locales, dont un grand nombre est aux mains de caciques du PS.

A Saint-Dié (appelée Saint-Dié-des-Vosges par ceux qui n'y habitent pas), on retrouve un partisan de Laurent Fabius, Christian Pierret, dont certains choix politiques (la privatisation d'un service public comme l'eau, par exemple) entrent nettement en conflit avec une phraséologie de "Gauche" dont beaucoup de gens sont dupes ou feignent l'être.

Sur son site et dans la tribune d'expression politique de son groupe, M. Pierret s'est notamment fait le porte-parole de la "votation citoyenne" qui dénonce la perspective d'une privatisation de La Poste. Or, les citoyens les moins amnésiques se sont souvenus que la position de M. Pierret sur le "Service public postal" n'a pas toujours été aussi intraitable.

Un petit retour en 2002, quand Christian Pierret était membre du gouvernement Jospin, s'impose donc pour rafraîchir les mémoires.

Article de la revue Marianne du 13 mai 2002, intitulé "Un artiste nommé Pierret" :

" En quittant le ministère de l'Industrie, Christian Pierret n'a pas oublié de signer le décret (paru au Journal officiel daté du 5 mai) permettant à La Poste de gérer son patrimoine immobilier comme elle l'entend. L'entreprise va donc liquider quelques-uns des 17 100 bureaux de poste répartis en France.

Le ministre a ainsi réussi un tour de force : à quarante-huit heures d'intervalle, il a signé un décret affaiblissant un peu plus le service public et, avec ses amis du PS, un programme proposant de renforcer les services publics. Chapeau, l'artiste ! "

Etonnant cas d'école, qui prouve la distance, chez certains, entre le discours et la pratique du pouvoir.

Au sein du gouvernement Jospin, à une époque où le courant fabiusien apparaissait encore comme l'aile libérale du PS, Christian Pierret souhaitait la libéralisation rapide de La Poste et du marché de l'électricité, l'ouverture du capital de GDF, et l'assouplissement des 35 heures.

Le cas de Christian Pierret n'est pas isolé : nos mairies et nos conseils régionaux regorgent de ces notables du PS qui séduisent leur auditoire par un opportun discours antilibéral et anticapitaliste, discours qu'ils n'appliquent pas et auxquels ils tourneront totalement le dos s'ils sont un jour rappelés au sommet du Pouvoir. Véritable "tromperie sur la marchandise", cette attitude hypocrite est une des causes majeures du divorce croissant entre les citoyens et la politique, divorce qui fait le jeu des extrémismes.

Notre démocratie a besoin d'un discours de vérité, qui ne sacrifie en rien l'ambition réaliste du projet politique aux effets de manche de la posture idéologique. Ceux qui tiendront ce discours seront les seuls à pouvoir présenter une alternative crédible et responsable en 2012.

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A lire sur le site de L'Expansion : Patrick Coquidé, "Christian Pierret, un libéral en Jospinie", 21 décembre 2000.