10.06.2009

La Franc-maçonnerie et la démocratie, de l'oncle Sosthène aux "Frères" du XXIe siècle

Franc-maçon.jpg[...] Mon oncle était franc-maçon.

Moi, je déclare les francs-maçons plus bêtes que les vieilles dévotes. C'est mon opinion et je la soutiens. Tant qu'à avoir une religion, l'ancienne me suffirait.

Ces nigauds-là ne font qu'imiter les curés. Ils ont pour symbole un triangle au lieu d'une croix. Ils ont des églises qu'ils appellent des Loges, avec un tas de cultes divers : le rite Écossais, le rite Français, le Grand-Orient, une série de balivernes à crever de rire.

Puis, qu'est-ce qu'ils veulent ? Se secourir mutuellement en se chatouillant le fond de la main ? Je n'y vois pas de mal.

Ils ont mis en pratique le précepte chrétien : "Secourez-vous les uns les autres." La seule différence consiste dans le chatouillement. Mais, est-ce la peine de faire tant de cérémonies pour prêter cent sous à un pauvre diable ? Les religieux, pour qui l'aumône et le secours sont un devoir et un métier, tracent en tête de leurs épîtres trois lettres : J.M.J. Les francs-maçons posent trois points en queue de leur nom. Dos à dos, compères.

Mon oncle me répondait : "Justement nous élevons religion contre religion. Nous faisons de la libre pensée l'arme qui tuera le cléricalisme. La franc-maçonnerie est la citadelle où sont enrôlés tous les démolisseurs de divinités.

Je ripostais : "Mais, mon bon oncle (au fond je disais : "vieille moule"), c'est justement ce que je vous reproche. Au lieu de détruire, vous organisez la concurrence : ça fait baisser les prix, voilà tout. Et puis encore, si vous n'admettiez parmi vous que des libres penseurs, je comprendrais ; mais vous recevez tout le monde. Vous avez des catholiques en masse, même des chefs du parti. Pie IX fut des vôtres, avant d'être pape. Si vous appelez une Société ainsi composée une citadelle contre le cléricalisme, je la trouve faible, votre citadelle."

Alors, mon oncle, clignant de l'oeil, ajoutait : "Notre véritable action, notre action la plus formidable a lieu en politique. Nous sapons, d'une façon continue et sûre, l'esprit monarchique."

Cette fois j'éclatais. "Ah ! oui, vous êtes des malins ! Si vous me dites que la Franc-Maçonnerie est une usine à élections, je vous l'accorde ; qu'elle sert de machine à faire voter pour les candidats de toutes nuances, je ne le nierai jamais ; qu'elle n'a d'autre fonction que de berner le bon peuple, de l'enrégimenter pour le faire aller à l'urne comme on envoie au feu les soldats, je serai de votre avis ; qu'elle est utile, indispensable même à toutes les ambitions politiques parce qu'elle change chacun de ses membres en agent électoral, je vous crierai : "C'est clair comme le soleil !" Mais si vous me prétendez qu'elle sert à saper l'esprit monarchique, je vous ris au nez.

[...]

Et il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon. Ils se rencontraient d'abord et se touchaient les mains avec un air mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu'ils se livraient à une série de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur, je n'avais qu'à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute franc-maçonnique de se reconnaître.

Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier des choses considérables ; puis, à table, face à face, ils avaient une façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup d'oeil comme pour se répéter sans cesse : "Nous en sommes, hein !"

Et penser qu'ils sont ainsi des millions sur la terre qui s'amusent à ces simagrées !

[...]

Guy de Maupassant, Mon oncle Sosthène, 1882

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Oeil de la providence.JPGCe n'est pas du tout un hasard si la publication de ces lignes mordantes et ironiques de Maupassant correspond à un moment de l'Histoire de France qui voit la République et la démocratie s'enraciner enfin dans nos institutions (1879 : les Républicains sont enfin majoritaires dans les deux chambres du Parlement - 1881 : Loi sur la liberté de la Presse - 1884 : Légalisation des syndicats ...). Nous sommes alors au début de l'ère démocratique, dont 1848 ne fut que l'enthousiasmant mais brouillon prolégomène.

Cette "ère démocratique" n'est pas une fin de l'Histoire. Elle n'est pas un achèvement. La démocratie, en effet, ne peut être un système "fini" ou un "régime" définitivement figé sur des tablettes de marbre noir : c'est un idéal en perpétuelle construction, débutant avec la démocratie représentative (triomphante à l'époque de Maupassant) et se dirigeant vers une démocratie absolument directe, en passant par une lutte constante pour l'éducation et l'émancipation intellectuelle des citoyens (conditions sine qua non du débat démocratique).

Cette "ère démocratique", aujourd'hui inachevée, fut précédée d'une "ère pré-démocratique" et d'une période de transition "proto-démocratique".

L'ère pré-démocratique est celle des sujétions de toute sorte. Sujétion à un seigneur (féodalité), à une tradition, à une Église (cléricalisme) ... C'est l'Ancien régime.

Cette période prend fin en 1789 : les sujétions sont brisées mais, en l'absence d'un corps civique mûr, on peine à les remplacer par l'expression légitime de la volonté générale. On entre alors dans près d'un siècle de crises et d'expériences démocratiques, avec des avancées hésitantes et des reculs brutaux. C'est l'ère "proto-démocratique" : le logiciel démocratique existe enfin, mais les citoyens ne sont pas encore  prêts à l'utiliser à bon escient, n'en comprenant ni le mode d'emploi ni les finalités. Sur certains points, on peut considérer que cette période de difficile apprentissage et d'errements se prolonge sporadiquement jusqu'à notre époque ...

Apparue à la fin de l'ère pré-démocratique (au XVIIIe siècle), la Franc-maçonnerie en a précipité la chute. Ce sont en effet les loges qui ont servi de creuset à la formulation des idées révolutionnaires de Liberté, d'Egalité et de Fraternité.

Qu'est-ce qu'une loge à cette époque ? Un îlot de liberté de parole dans un océan de censure et de dogmes, un cercle ignorant le joug de l'absolutisme ou de l'Église, un lieu où les hommes cessent d'être les membres d'un "Ordre" (clergé, aristocratie ou tiers-état) pour devenir des frères égaux en droits. Or, les mouchards et les censeurs de l'Ancien régime s'infiltraient partout : il a donc fallu avoir recours à une certaine discrétion, créant et entretenant ainsi l'image erronée d'une société secrète.

Après l'explosion révolutionnaire, à laquelle ils prirent une part non négligeable, les "Frères" furent appelés à jouer un rôle important pour initier les expériences les plus progressistes de l'ère "proto-démocratique". A une époque où les partis et les autres associations n'existaient pas encore, où la liberté de la presse et les autres libertés d'expression restaient plus que précaires, où les masses, sous-éduquées, n'étaient pas prêtes à s'émanciper des intérêts des puissances aristocratiques et cléricales, il fallait en effet fonder les bases de la démocratie sur une élite ... sans le Peuple. Insuffisamment entraînée et équipée, l'armée de la démocratie ne pouvait se lancer tout de suite sur le champ de bataille. Les clubs, les salons, les journaux, les arrière-salles d'estaminet ... et les loges maçonniques servirent donc d'éclaireurs.

La république démocratique enfin mise en place, les loges auraient pu se dissoudre au profit de lieux de débat (presse libre, partis politiques, associations, élections ...) ouverts à tous et parfaitement transparents. Il n'en fut rien, ce qui créa un décalage entre un peuple plus mûr et ces anciens îlots de liberté progressivement devenus des institutions opaques. Ce décalage donna naissance à une incompréhension croissante, mère de monstruosités insoutenables telles que les thèses d'extrême-droite sur le prétendu "complot judéo-maçonnique".

Ces thèses dangereuses furent inventées, à l'époque de Maupassant, par Drumont et ses amis de l'extrême-droite réactionnaire. Jugulée par la IIIe République, cette mouvance revint au pouvoir sous le régime de Vichy, entraînant la persécution des Franc-maçons. Ma mère m'a raconté que mon grand-père dissimulait un étrange tatouage sous son bracelet de montre : trois points disposés en triangle. Franc-maçon ou non, il avait adopté ce symbole au moment de son entrée en résistance, par solidarité envers tous les êtres humains opprimés par le totalitarisme.

Par la suite, les Frères initièrent encore de nombreux combats progressistes. Cependant, malgré de nombreuses opérations de communication vers l'extérieur et une volonté louable de démystification, le décalage entre une société démocratique avide de transparence et d'interaction, d'une part, et ces cercles peu perméables et ritualisés, d'autre part, n'a cessé de s'agrandir.

Ce qui pose aujourd'hui la question de la légitimité de la Franc-maçonnerie. Pionniers de la société démocratique, les "Frères" sont-ils encore indispensables aux progrès futurs de cette même société ?

Cette question est d'autant plus pertinente si l'on considère les autres décalages entre l'institution maçonnique et les valeurs de notre démocratie. La mixité et la parité, par exemple, ne sont pas à l'ordre du jour du Grand Orient de France (GODF), l'obédience majoritaire, qui n'accepte encore que des "Frères", ce qui a conduit les "Soeurs" et leurs défenseurs à créer des obédiences dissidentes, comme celle du "Droit humain".

De plus, au delà des critiques contre une opacité que notre temps n'accepte plus, l'image de la Franc-maçonnerie française est également ternie par les agissements de certains de ses membres. C'est ainsi que plusieurs membres de loges de l'obédience de la Grande loge nationale française (GLNF), créée par des dissidents du GODF, furent impliquées dans plusieurs sombres affaires politico-financières, comme celles des HLM de la ville de Paris ou celles du tribunal de Nice, favorisant ainsi les accusations de collusions obscures dans les hautes sphères maçonniques de la politique et de la Justice. Cette même obédience de la GLNF a été critiquée pour ses liens avec des dictateurs ou kleptocrates africains tels que Sassou-Nguesso (chef d'Etat du Congo) et le beau-fils de ce dernier, Omar Bongo (chef d'Etat du Gabon), mort il y a quelques jours.

Dans une démocratie française ayant reconnu la liberté de conscience depuis ses origines et adopté le principe de laïcité depuis 1905, il est également étonnant que les "Frères" de la GLNF soient encore obligés de croire en Dieu. C'est un des membres de cette obédience, Christian Pierret, qui le rappelle dans le Vosges Matin d'aujourd'hui : "Pour y entrer, il faut croire en Dieu". Un sésame qui paraît bien anachronique dans la France de la Séparation de 1905 et de la loi du 15 mars 2004 protégeant l'école publique des manifestations religieuses.

En tant qu'athée anticlérical et en tant que féministe, j'aurais donc bien du mal à accepter la philosophie de la plupart des loges. Mais c'est surtout en tant que démocrate que je m'interroge sur la légitimité des loges maçonniques au sein d'une société démocratique en quête d'ouverture et de transparence.

 

Joseph

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Commentaires

Excellent éclairage historique.
Pour revenir à l'actualité rappelée en fin d'article, je me suis étonnée de lire "un dossier" ce jour sur la franc maçonnerie dans les pages de Vosges Matin. Quelle coïncidence !!!
Les rumeurs qui circulent dans notre bonne ville de Saint-Dié-des-Vosges sur les influences certaines -ou du moins qui ne font aucun doute - de la franc maçonnerie dans les plus hautes sphères de la Justice ont sans doute inspiré nos journalistes locaux...

Ecrit par : Victoire | 10.06.2009

@ Victoire :
Il n'y a pas de coïncidence, mais il s'agit tout simplement de l'anniversaire d'une loge spinalienne, anniversaire accompagné d'une conférence le 16 juin. Ne cherchons donc pas plus loin ... D'autant que les articles sur la Franc-maçonnerie sont des "marronniers" assez fréquents dans la presse (une couverture d'un grand magazine par an, au moins).
Au sujet des "rumeurs" : laissons-les à d'autres, qui ne s'en privent pas. Je préfère exposer les faits en toute transparence sans aller trop loin dans l'extrapolation : mieux vaut laisser les gens se faire leur propre opinion, non ?

Ecrit par : Joseph | 10.06.2009

Très bel article ... j'aimerai en lire plus souvent des comme celui-là !
bien amicalement

Ecrit par : Mirabelle | 10.06.2009

Oui c'est très intéressant, j'ai appris beaucoup. Merci :)

Ecrit par : florent | 11.06.2009

Trop long, impossible de passer après Maupassant, mon écrivain préféré : article à scinder. Je me suis arrêté après lui :-(
Oui Florent, c'est trop long^^

Ecrit par : LCDM | 15.06.2009

@LCDM : Tu peux toujours revenir lire la suite plus tard si tu le souhaites. Car tu es bien entendu toujours le bienvenu sur ce blog.
;)

Ecrit par : Joseph | 16.06.2009

A Jospeh : encore heureux ;-)
Mais tu sais que le monde du net est instantané : bcp disent "je garde le billet, je reviens" mais y'en a déjà 50 autres intéressants qui sont tombés.

Ecrit par : LCDM | 17.06.2009

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